Mai 2006

Nouadhibou-Lesbos : 3000 dollars

Sylvie LASSERRE

| publié le 14 mai 2007 |

Loin des projecteurs braqués sur Ceuta, Melilla, les Canaries ou Lampedusa, des migrants venus d’Asie débarquent chaque année par milliers sur les îles grecques, via la Turquie. Phénomène nouveau : les Africains commencent à utiliser cette nouvelle route. Venus de Somalie, du Maghreb et même d’Afrique sub-Saharienne. Depuis le durcissement de la surveillance en Méditerranée occidentale, la Grèce est en passe de devenir l’une des principales portes d’entrée de l’Europe, avec une mer Egée très difficile à contrôler : treize mille kilomètres de côtes, des dizaines d’îles proches des côtes turques, certaines à quelques kilomètres. Ils seraient 1,5 millions à attendre en Turquie de pouvoir passer en Grèce. Deux millions en Libye.

Mai 2006. Camp de Mytilène sur l’île de Lesbos en Grèce, à une dizaine de miles des côtes turques. Cinq hangars en enfilade, traversés par les vents coulis. Hangar n°1 des Afghans, hangar n°2 des Iraniens et des Irakiens, n°3 des Afghans encore, n°4 des Somaliens, n°5 des Somaliens, des Mauritaniens et des Ivoiriens. Surprise : que font donc des Mauritaniens et des Ivoiriens sur une île grecque de la mer Egée ?

Depuis le renforcement des contrôles en Italie et en Espagne après les événements de Ceuta, Melilla, Lampedusa et des îles Canaries, les routes migratoires se déplacent vers l’Est. Phénomène tout à fait nouveau. Avec le système SIVE (Système Intégré de Vigilance Electronique), 95 % des migrants seraient interceptés lors de leur traversée entre le Maroc et l’Espagne, ce qui détourne de plus en plus d’Africains sub-Sahariens vers la route de la Méditerranée orientale.

C’est maintenant la Grèce qui devrait se retrouver confrontée à des afflux massifs de migrants venus d’Asie et d’Afrique. La Turquie en étant le sas principal. « Les autorités turques interceptent de plus en plus de Mauritaniens, » indique Julien Simon, de l’ICMPD (International Centre for Migration Policy Development). « Les routes vont se déplacer, c’est une évidence. Les autorités chypriotes considèrent cela comme une menace très plausible. La Crète et Chypre risquent de devenir des nouvelles îles Canaries et Lampedusa. »

Selon le préfet de Lesbos, un million et demi de personnes attendraient en Turquie de passer en Europe, au grand dam des autorités grecques. « Nous avons plus de treize mille kilomètres de côtes et des centaines d’îles. Nous manquons d’hélicoptères, de radars. Nous avons absolument besoin du soutien financier de l’Union européenne. C’est un problème qui concerne l’Europe et pas seulement la Grèce ! » déplore un officier de la marine marchande de Chios, une autre île grecque touchée par le phénomène.

Les occupants du hangar n°5 sont partis de Nouadhibou, en Mauritanie. Ils disent qu’ils ont voyagé en bateau jusqu’en Grèce. « Par la mer ! Par la mer ! On est partis par la mer ! Par la mer ! » répète inlassablement Mohamed Ahmed, qui a quitté Nouadhibou six mois plus tôt. Par la mer... Rien n’est moins sûr. « On s’arrête parfois, on nous dépose quelque part, moi je sais pas exactement où c’est ! Tu restes deux jours, trois jours, un mois, tu sais même pas le temps qu’il fait ! » poursuit Mohamed Ahmed.

La plupart des migrants sont briffés par les passeurs avant leur départ, afin que tout le monde donne la même fausse version de l’itinéraire parcouru. Il s’agit de préserver le réseau. En réalité, ils seraient transportés par la terre vers les côtes libyennes, égyptiennes ou libanaises. Les Africains m’ont raconté qu’ils marchent à travers le désert, cela leur prend entre 20 et 25 jours. Ensuite ils restent en Libye, de 2 à 5 mois, le temps de gagner de quoi payer les passeurs. Ensuite ils prennent le bateau et arrivent ici, ils voyagent entre 10 et 15 jours, cachés dans le bateau, sans eau, juste... Ils m’ont raconté qu’ils avaient un... pour dix personnes. Sans lumière, toujours sans lumière. Ils n’ont aucun moyen de savoir combien ils sont dans cet espace. On parle et on essaye de savoir combien on est, juste pour rester en vie.

Ils ont de l’eau, ils ont du pain, et parfois ils jettent une bouteille d’eau dans le local. Souvent ils arrivent épuisés. Je me souviens d’un groupe d’Africains, pendant une semaine, ils ont dû rester debout ! Ils ne pouvaient plus marcher tant ils avaient mal aux pieds. De la Lybie, ils seraient embarqués sur des cargos et transiteraient par la Turquie avant de rejoindre les îles grecques.

D’autres seraient débarqués directement sur de petites barcasses à proximité des îles grecques. Quelques uns à Samos, d’autres à Chios, d’autres encore à Mytilène. Le gros bateau continue. C’est la nuit et il parsème les gens un peu partout.

Retour au camp. Le long des murs, des lits alignés. On mange, on dort, on vit ici. Du béton armé. Aucun meuble. Des lits, rien que des lits. Des tas de couvertures. Le soleil n’entre pas. Une heure de sortie par jour dans une cour bétonnée. Personne ne se plaint : « Après tout ce qui s’est passé, ici, c’est bien. Parce que... ces calvaires... On veut même pas se souvenir... » soupire Abubaker, un Mauritanien de 36 ans. « Nous les remercions beaucoup ! » renchérit Issiaka, 29 ans, ivoirien.

Issiaka a le cœur gros et envie de parler, de raconter son voyage. C’est tard dans la nuit. On nous prend dans un véhicule. Nous sommes sept personnes. On ne sait pas où on part. Nous sommes dans la voiture nous sommes cachés. Pour ne pas que les autorités nous prennent. On nous amène au bord de l’eau rapidement rapidement. On monte dans un bateau. Nous sommes cachés. Vite vite jusqu’à l’eau. Arrivés, on monte dans le grand bateau maintenant. « Au milieu de la mer ? » Oui au milieu de quelque part. Il y en a même un qui est tombé dans l’eau. Il a failli se noyer. Il y avait le capitaine, je ne sais pas comment on les appelle, qui a plongé et qui a lancé le ballon (la bouée). Il a tenté de s’approcher au fur et à mesure. Il l’a attaché en passant dessus comme ça, et il a tiré avec la corde pour le remonter. C’était un calvaire !

Dans le grand bateau on a trouvé des personnes sur place. Comme nous. Une fois que nous arrivons ils nous mettent quelque part. Ils mettent des trucs sur nous ! Pour ne pas que... en cas de contrôle... C’est comme ça se passe. Nous sommes cachés on met des trucs sur nous nous sommes là ! « Vous avez navigué combien de jours ? » Ben moi je dirais cinq jours comme ça. Nous étions cachés nous étions cachés. « Ils vous donnaient à manger ? » Oui le pain... de l’eau à boire. « C’est tout ? » C’est tout hein. Moi j’ai regretté... Parce que c’était la merde j’ai cru qu’on allait mourir même dans le bateau.

Nous sommes restés jusqu’à arriver jusqu’ici. Ils nous descendent dans un petit bateau qui nous dépose au bord. Il part en chercher d’autres, il nous dit de rester sur place de ne pas bouger. Nous sommes couchés nous sommes cachés. Faut rester couchés nous sommes couchés nous sommes couchés. Au fur et à mesure les autres ils arrivent. Ils nous disent d’attendre d’attendre, qu’ils partent d’abord avec le petit bateau. On est descendus du grand bateau dans le petit bateau un à un, un à un, un à un. Il a un petit moteur il nous a amenés jusqu’à la plage et il est reparti. Son contrat il est fini comme ça.

Nous sommes descendus sur une plage. C’est l’Italie ! Il y avait une femme. Nous avons faim nous sommes fatigués. S’il vous plaît, pouvez-vous nous apporter du pain ? Donnez-nous de l’eau. Pitié pour nous. Pouvez-vous appeler la police pour nous ? Nous sommes fatigués. Où sommes-nous ? Elle a dit c’est la Grèce !

Issiaka a payé 1500 dollars. Empruntés à des connaissances. Mohamed Ahmed, parti en même temps qu’Issiaka, a payé 2500 dollars. Abubaker, 3000. « Tu sais, les prix c’est pas les mêmes. Quand tu n’as pas, quand tu as tout fait et que tu peux pas payer, là ils t’aident, mais quand tu as, bon là, tu discutes pas, » explique-t-il. « Tu sais, pour quitter là-bas, si même tu avais 7000 euros, tu les aurais donnés. Parce que tu peux... tu peux pas... ça c’est pas une vie. Ca c’est... c’est... » Il ne peut poursuivre. « Tu sais, pour sauver la tête, l’argent ne vaut rien, l’argent ne vaut rien que la vie, » renchérit Issiaka.

Abubaker poursuit : « En Afrique, tu n’arrives pas à gagner... Tu n’arrives même pas te soigner. L’homme perd tout ce qu’il aime. Tu as une femme tu perds ta femme, tu as des enfants tu perds tes enfants... Mais comment l’homme peut vivre avec ça ? » Malgré sa révolte, Abubaker parle d’une voix douce. Il porte une alliance. « Tu es marié ? » Silence. « Oh... j’ai pas envie de parler... » Sa voix s’étrangle. « Je l’ai plus mais je peux pas... je peux pas... »

 

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