brochure n°4

pourquoi nous ne sommes pas des "citoyens-concernés-par-le-rééquilibrage-des-rapports-nord-sud"

par cae | publié le juillet 2001 |

(JPEG) Cette brochure précise et approfondit les positions politiques du Collectif Anti-Expulsions d’Ile-de-France après trois ans d’actions aux côtés des sans-papiers. En plus d’un texte de fond, elle contient un bref coup d’oeil historique sur la façon dont l’Etat français a traité et traite toujours le « problème » de l’immigration, deux exemples de luttes passées d’immigrés qui nous paraissent particulièrement importantes et des extraits d’un entretien avec des sans-papiers qui sont nos compagnons de lutte.

Elle se fonde sur notre expérience et notre connaissance de la situation en France (sur certains points, il vaudrait peut-être même mieux dire dans la région parisienne). Nous sommes conscients que la situation peut être très différente dans d’autres pays. La situation et l’organisation des immigrés, l’attitude des forces politiques et des associations ne sont pas les mêmes.

Cette brochure apporte un éclairage sur certains aspects de la discussion sur la « mondialisation » qui a commencé dans le réseau européen Noborder à Paris en décembre 2000. Face au flou qui règne dans le mouvement « anti-mondialiste », nous avons tenu à expliciter notre choix d’un travail clairement anticapitaliste, en évitant toute formule qui s’en tiendrait au rejet du néolibéralisme.

décembre 2001

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1 - Rencontre avec le Collectif des sans-papiers de la Maison des Ensembles

CAE : On aimerait que vous nous racontiez comment vous êtes organisés pour occuper aussi nombreux, depuis aussi longtemps, cette maison.

MDE : On est organisés comme une société de fourmis, comme une espèce d’anarchie, une anarchie organisée. On doit être organisés, mais il n’y a pas de règles dictatoriales qui s’appliquent obligatoirement à tout le monde, du genre : si vous ne faites pas ça vous êtes exclu. C’est anarchique, mais on a un minimum de règles pour pouvoir fonctionner. On vient pour la plupart de l’Afrique sub-saharienne Mauritanie, Guinée, Mali. Il y a 3 ethnies dans le collectif, on traduit tout.

CAE : Comment faites-vous, alors que vous avez tous arrêté de travailler pour occuper, pour garder votre autonomie au niveau financier ?

MDE : Bon, là, question budget, ça n’a jamais été notre préoccupation permanente. A partir du moment où on faisait la cuisine collective, les plats étaient faits par quelques personnes. Comme dans tous les collectifs, on a eu des problèmes pour faire les collectes.

Maintenant, chaque chambre fait sa propre collecte pour la nourriture. Sinon on quête pendant les manifestations, ça nous sert à payer le téléphone, des choses comme ça. On ne dépense pas beaucoup.

CAE : Ce que tu me dis me semble important parce que, quand même, les gens qui occupent ici, pour la plupart, ce sont des gens qui ne travaillent pas. Ca veut dire qu’ils n’envoient pas d’argent à leur famille, que d’autres le font à leur place. Si je dis ça, c’est parce que ça veut dire que cette lutte là n’a pas été prise en main seulement par vous qui êtes là, qui luttez, qui allez aux manifestations, mais aussi par tous ceux qui donnent, par tous ceux du village qui ne reçoivent pas l’argent, par ceux qui envoient l’argent à votre place. Je veux dire qu’il s’agit d’un mouvement collectif, qui ne se limite pas du tout à 300 personnes dans une maison. La décision d’occuper ne peut marcher que si elle est portée par bon nombre d’immigrés présents en France. Qu’est-ce tu en penses ?

MDE : Ceux qui sont dans le collectif ont consacré tout leur temps à la lutte. Des amis ou des frères nous prêtent de l’argent, nous donnent par exemple 200 francs par semaine et prennent nos familles en charge. C’est ça qui nous permet de rester dans le collectif. Le collectif, on peut dire que c’est comme une façade : derrière il y a beaucoup de gens sans qui il n’aurait pas tenu. Ils font ça parce que c’est une lutte.

CAE : Peut-être pouvez-vous nous parler de la formation du collectif : est-ce que vous vous connaissiez avant, comment ça c’est passé pour que vous vous retrouviez tous ici, d’où vous veniez, en gros ?

MDE : Moi je suis venu au mois d’octobre, le collectif était déjà en place. J’ai entendu parler de l’existence du collectif, mais je n’avais pas de copains ou de frères qui étaient déjà dedans. Comme sans-papiers, l’objectif de chacun de nous était de rejoindre un collectif. On a notre situation administrative bloquée, on ne pourra obtenir quelque chose qu’ensemble.

Un autre membre de la MDE : Ce collectif, c’est d’abord ceux du 6ème Collectif qui n’ont pas eu de papiers. Puis on a fait le tour des foyers pour appeler les sans-papiers à nous rejoindre. ça a pris du temps, jusqu’à ce qu’on soit 50, 100 personnes. Alors on a occupé la Maison des Ensembles, on a fait un appel d’offre à tous les sans-papiers et beaucoup sont venus.

CAE : Pouvez-vous nous parler de vos modes d’action, est-ce que vous êtes parrainés, à quoi ça vous a servi, qu’est-ce que vous pensez des grèves de la faim qui se développent en ce moment ?

MDE : Le parrainage, c’est exactement comme la circulaire Chevènement : ça a pu servir à certains, mais c’est fait pour casser la lutte. Sur 100 personnes parrainées il y en aura deux ou trois pour lesquelles le parrain réussira à faire quelque chose. Mais les sans-papiers sont hypnotisés par l’espoir que leur donne le fait d’être parrainés. J’ai été parrainé moi-même par l’adjoint au maire de Braouzec, ça n’a pas servi à grand-chose. Le parrain te dit en général : « il ne faut pas lutter, ça ne sert à rien ». Néanmoins il ne faut pas tout rejeter parce qu’il y a sûrement des parrains qui ont été formidables avec les sans-papiers. Mais, comme forme de lutte, ce n’est pas efficace du tout.

Quant aux grèves de la faim, on ne peut pas être sans-papiers, collectif de sans-papiers et condamner purement et simplement la grève de la faim. Quand les sans-papiers décident d’entamer une grève de la faim, on se sent obligés de les soutenir. Se mettre en grève de la faim pour un sans-papiers, ça veut dire attendre que les pouvoirs publics fassent quelque chose pour lui mais pas pour les autres. Au niveau de notre collectif, on ne veut pas de ce système de cas par cas, on veut lutter collectivement. Chaque sans-papiers qui vient ici a sa liberté. S’il ne croit plus en la lutte, il a la liberté de faire la grève de la faim. Mais qu’il sache qu’il ne fera plus partie du collectif. Nous, cette forme de lutte, on l’a complètement écartée. Les papiers, on les souhaite pour pouvoir travailler, rendre service à nos parents. Mais si, avec les papiers, on devient handicapés...

CAE : En ce moment, la lutte n’est pas forcement au plus fort, et vous êtes le collectif qui a le rapport de force le plus efficace. A un moment où beaucoup sont découragés, vous avez réussi à être vraiment un collectif de lutte, vous avez quand même gagné pas mal de régularisations, vous n’avez eu qu’un expulsé... qui, depuis, est revenu (rires). Par exemple, qu’est-ce que vous faites quand un membre du collectif est arrêté ?

MDE : Quand un membre du collectif est arrêté, très souvent on s’associe à vous pour faire le nécessaire, pour mobiliser...

CAE : La grande différence avec les cellules juridiques des autres collectifs, c’est qu’elles étaient prises en charge par les soutiens. Quand il y avait un sans-papiers arrêté, c’étaient les soutiens qui le savaient et qui avertissaient parfois les délégués sans-papiers,, qui en général ne mettaient pas les sans-papiers du collectif au courant. Ce n’était jamais une démarche qui partait des sans-papiers. Maintenant, ça part de vous, ça fait une grosse différence...

MDE : Depuis l’expulsion de Cissoko Sori, on a eu plusieurs arrestations, mais ce n’est jamais allé jusqu’à l’expulsion. Il y a quelques explications à cela : d’une part, depuis que le ministère a pris le dossier du collectif en charge, l’année dernière au mois de mars, comme le traitement de ce dossier est très lent, nous avons exigé la garantie que, pendant ce temps, il n’y aurait pas d’expulsions. Si un membre du collectif se fait arrêter, on téléphone au commissariat ou à la préfecture si nécessaire pour obtenir la libération le plus rapidement possible. On explique que, s’il se retrouve en rétention, au tribunal, on sera obligé de s’agiter. Seuls des engagements verbaux ont été pris. Ils vont pas obtempérer indéfiniment à ce truc là.

CAE : Tant qu’ils ont peur de votre réaction...

MDE : Oui, tant qu’il y a une pression.

CAE : Sinon, vous parliez aussi de vos rapports avec les soutiens. Qui est-ce qui vous soutient et comment ? Quels sont vos rapports actuels et qu’est-ce que vous attendez de vos soutiens ?

MDE : Nos principaux soutiens, c’est le CAE (rires), on a quelques soutiens individuels aussi. En ce moment, personne ne travaille avec les sans-papiers. Les syndicalistes ou les gens d’extrême-gauche, ils croient que la situation des sans-papiers est réglée, que ça ne sert à rien de nous soutenir, que ça ne rapporte pas politiquement.

CAE : On voudrait que vous nous parliez de l’occupation chez les Verts, qu’est-ce que ça a donné après, qu’est-ce que ça vous a apporté. C’était quelque chose de très important pour tout un temps, au départ de votre lutte, cette occupation des Verts.`

MDE : Je pense que ça a été globalement négatif. Le fait de les occuper était une bonne idée. Par la force, on a réussi à les obliger à faire certaines choses, mais on s’est bagarré très longtemps pour pouvoir se défaire de la récupération qu’ils ont essayé de nous imposer, on risquait d’hypothéquer le collectif. Les autres collectifs, je les encouragerais tous à le faire mais il faut qu’ils fassent très attention. Nous, ça nous à fait perdre du temps. Ils n’ont pas été capables de faire avancer la situation avec le ministère, ils nous ont proposé de s’occuper des questions juridiques, mais on n’a pas voulu laisser ça entre leurs mains. Un vrai soutien c’est autre chose, c’est celui qui croit dans la lutte commune, comme vous.

CAE : Qu’est-ce que vous attendez de nous alors ?

MDE :Qu’est-ce qu’on attend de vous ?... Je ne sais pas, ce que vous avez déjà fait pour nous, ce que vous êtes en train de faire...

CAE : Nous, ce qu’on trouve appréciable par rapport à ce qui a pu se passer dans le passé avec d’autres collectifs de sans-papiers, c’est que c’est vraiment un travail commun. On parle de ce qui est intéressant à faire ensemble... Je pense que le rapport qu’il y a traditionnellement entre ceux qui ont des papiers et ceux qui n’en ont pas a été transformé dans ce qui se passe entre le CAE et la MDE. ça a commencé, je pense, avec le 6ème Collectif et 13Actif.

MDE : On agit ensemble, tout en sachant quand même que la plupart de vos actions, de vos formes de lutte, comme les interventions aux aéroports, ne sont pas très adaptées aux sans-papiers. On vient aux rassemblements, on vous a soutenu pour votre procès. On peut et on doit se rencontrer le plus souvent possible.

CAE : On voudrait vous poser une autre question : beaucoup d’entre nous ont participé au mouvement des chômeurs et précaires en 98, on s’organise aussi sur le RMI, sur la précarité... Qu’est-ce ce qui va changer, à votre avis, quand vous aurez des papiers et qu’est ce qui ne va pas changer dans votre vie ? Je sais bien que c’est un gros changement, mais est-ce que vous allez continuer à lutter sur d’autres questions quand vous aurez des papiers, surtout si c’est des vignettes d’1 an, c’est encore précaire, c’est encore des boulots de merde, des logements de merde...

MDE : Je pense qu’il est difficile de répondre à cette question, chaque personne est libre de faire ce qu’elle veut après la lutte.

CAE : Oui, mais c’est à vous que je le demande.

MDE : Après la lutte, on ne sait pas ce qu’on va devenir, est-ce qu’on va être soutien des sans-papiers... c’est très très difficile de répondre : avec ou sans-papiers, c’est deux personnes différentes. C’est vrai, quand on a milité pendant des années dans le mouvement des sans-papiers, on attrape le virus de la lutte... On va s’intéresser aux mouvements des précaires d’une part, et on continuera quand même à s’intéresser à la question des sans-papiers. Avoir des papiers, c’est important, on acquiert une sorte de tranquillité ; sans les papiers, on a la hantise d’aller à certains endroits. Avant le début de la lutte, en 94-95, on avait peur des rafles. Quant au travail, au logement, quelques uns auront la chance, avec les papiers, d’avoir un boulot fixe, mais c’est pas la garantie automatique d’avoir un travail bien rémunéré ou un logement convenable. On voit beaucoup de familles africaines sous des tentes, la plupart du temps, ils ont une carte de résident, ils sont parfois français. On restera dans la précarité, ça c’est sûr...

2 - Lois sur les étrangers : de la pratique au discours

L’immigré a toujours eu, pour le patronat français, un avantage par rapport au travailleur français, c’est qu’on peut, pour le seul motif qu’il est étranger, l’exploiter à moindre coût.

Les déclarations récentes du MEDEF (et ce discours n’est pas propre au patronat français mais on le retrouve dans tous les pays de l’Union européenne) affirmant que certains secteurs économiques auraient besoin d’un apport de main-d’oeuvre étrangère (J-L GIRAL, porte-parole des patrons du BTP : « il faut renouveler notre stock de main-d’oeuvre étrangère. ») et qu’il faudrait par conséquent ouvrir les frontières à un certain nombre d’immigrés par an, n’ont rien de surprenant, ni d’original.

Pratique

Les travailleurs étrangers ont toujours été activement recherchés jusque dans leurs pays d’origine, lorsque le nombre de ceux qui arrivaient en France par leurs propres moyens était jugé insuffisant. Le recrutement par des organismes privés et les accords entre l’Etat français et les Etats des pays exportateurs de main-d’oeuvre sont une constante de l’histoire. Accords avec la Belgique, l’Italie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, etc., au début du XXème siècle ; accords avec les pays d’Afrique francophones, d’Asie du sud-est, du Portugal, etc., à la fin du XXème siècle.

Et, bien sûr, pas besoin d’accords bilatéraux pour le recrutement de travailleurs ou de chair à canon dans les colonies et les concessions internationales d’Afrique et d’Asie. Pour ce qui est du recrutement dans les pays d’origine, ce sont les organisations patronales regroupées dans la SGI ( Société générale d’immigration ), puis, à partir de 1945, l’ONI ( Office national d’immigration, qui deviendra plus tard l’OMI ) qui prennent en charge la sélection médicale et professionnelle, l’encadrement, le transport et la répartition des travailleurs dans les entreprises.

La politique des quotas, ou plutôt du contrôle des flux migratoires selon les besoins de l’économie, n’a jamais cessé d’être appliquée même après l’annonce officielle de la fermeture des frontières en 1974. Réseaux « clandestins » qui amènent directement des étrangers sans-papiers aux employeurs dans les secteurs de la confection et du bâtiment notamment, travailleurs saisonniers à qui l’on accorde un visa court séjour le temps des récoltes, sociétés de recrutement d’informaticiens dans les pays étrangers, sélection des immigrés autorisés à entrer en Europe à Melilla et à Ceuta selon leur santé et leur bonne condition physique...

L’économie française, et plus particulièrement les grandes entreprises, que ce soit directement ou par l’intermédiaire de sous-traitances, ont toujours eu recours aux travailleurs immigrés pour accroître leurs profits. Qu’ils soient arrivés par leur propres moyens et de manière ouvertement illégale ou qu’on les ait recrutés dans leurs pays d’origine, les immigrés sont assignés aux travaux pénibles et sous-qualifiés avec des salaires inférieurs aux nationaux et des droits civils, sociaux et syndicaux restreints (la loi espagnole de février 2001 sur l’immigration interdit aux immigrés de se syndiquer ou de s’organiser en associations).

C’est dans ce cadre que l’on peut comprendre les lois de plus en plus répressives de l’Etat français vis à vis des étrangers. L’Etat joue ainsi son rôle de comité exécutif du patronat, en s’efforçant de garder aux étrangers pauvres un statut d’« esclaves » à bon marché, tirant du même coup vers le bas les salaires et les conditions de travail de l’ensemble des travailleurs...

Discours

Pour justifier les législations qui instituent la discrimination entre Français et étrangers, les gouvernements ont généralement eu recours à l’idéologie nationaliste.

Ainsi, c’est Valéry Giscard d’Estaing qui, en 1974 (bien avant J-M Le Pen) met en avant la notion « les Français d’abord ! » pour légitimer ses lois répressives, qui vont par le non renouvellement des titres de séjour, faire de dizaines de milliers d’immigrés des illégaux. Les discours xénophobes, tel l’amalgame immigration = chômage, insécurité ou terrorisme, et la politique de préférence nationale sont aussi un moyen de diviser les travailleurs, particulièrement après 1968, à un moment où les luttes revendicatives des travailleurs notamment immigrés s’accentuent (c’est une époque où les grèves d’OS dans les usines - dont la grande majorité sont des immigrés - se multiplient).

Les années 70 sont aussi le moment où apparaît le discours qui va devenir le discours officiel des gouvernements de droite et de gauche jusqu’à aujourd’hui : « la France ne peut accueillir toute la misère du monde ».

Et ce n’est pas par hasard si les politiciens de gauche ont adopté ce discours aussi rapidement. Ce discours a en effet plusieurs avantages :

-  il permet aux politiciens qui l’utilisent de se faire passer aux yeux de la population pour des âmes sensibles qui se soucieraient de la misère et des souffrances du genre humain ;

-  il sous-entend aussi que les politiciens et les grands patrons français n’ont aucune responsabilité et ne jouent aucun rôle dans la politique et l’économie, qui maintient la majeure partie de la population des pays pauvres dans la misère, tout en occultant le fait qu’ils organisent et tirent profit de la misère au niveau mondial ;

-  tout en créant une nouvelle forme de misère, celle du statut de sans-papiers, ce discours laisse croire que la misère n’existerait pas en France, mais serait une particularité des pays sous-développés ;

-  enfin, dans les années 80-90 (de la Marche des Beurs jusqu’à Chevènement), les lois sur l’immigration sont justifiées par un autre type de discours plus pernicieux, très utilisé par la Gauche et ses associations satellites qui est celui de l’intégration (= montrer la volonté de) et qui discrimine de fait une immigration récente d’une vieille immigration qui serait intégrée. Il n’est pas question de développer ici tout ce que revêtent les discours sur l’immigration (droit de vote, valorisation des sans-papiers qui se déclarent aux préfectures, rôle d’encadrement des associations issues de l’immigration...) mais il avait aussi pour but de criminaliser les luttes sur l’immigration comme celles sur les papiers ou les foyers.

3 - « Parfois, ce n’est pas parce que des choses sont difficiles que l’on n’ose pas, c’est parce que l’on n’ose pas qu’elles le deviennent. » Sénèque,Lettre à Lucilius

La lutte des sans-papiers et les « soutiens »

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occupation de l’église St Bernard

Que s’est-il passé à Paris le 18 mars 1996, jour de l’occupation de l’église Saint-Ambroise [1] par les sans-papiers ? Si nous voulons revenir sur la portée et le sens de ce qui reste un événement décisif pour nos pratiques dans le mouvement des sans-papiers, c’est d’une part parce que c’est de là que nous sommes issus, d’autre part parce que cette occupation continue l’histoire des luttes auto-organisées des immigrés, trop souvent occultées par les associations et partis institutionnels ou para-institutionnels qui prétendent les représenter (voir textes 4 et 5). Jusqu’alors, sauf exceptions, les rapports étaient établis ainsi : comme il est trop dangereux pour les sans-papiers de sortir de chez eux, surtout pour occuper ou manifester, des citoyens anti-racistes, de gauche, ou des associations issues de l’immigration désormais bien intégrées et souvent subventionnées agissent pour leur bien. En restant dans la limite du raisonnable (« on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » par exemple ou « régularisation des parents d’enfants français et conjoints de Français », « régularisation d’une partie des sans-papiers selon les critères des médiateurs », « ceux qui en ont fait la demande ») ou en manifestant une fois par an contre le racisme et les discriminations, et en défendant au cas par cas les dossiers jugés défendables auprès des préfectures.

C’est avec ces pratiques alors bien installées qui ne font qu’entériner l’invisibilité des sans-papiers et reproduire des rapports paternalistes entre Français et immigrés - voire entre immigrés intégrés et sans-papiers - que l’occupation de l’église Saint-Ambroise a rompu. Plusieurs centaines de sans-papiers majoritairement d’origine malienne et issus des foyers de travailleurs immigrés de Montreuil investissent une église en plein centre de Paris. Dès les premiers jours de l’occupation, des milliers d’autres sans-papiers sortent de la clandestinité et se présentent pour rejoindre l’occupation, ce qu’ils ne pourront pas faire puisque les occupants ont rapidement décidé la fermeture du collectif. Le mot d’ordre est alors simple : nous vivons ici, nous sommes exploités dans des secteurs économiques essentiels, nous nous mettons en lutte contre les conditions de vie et de travail qui nous sont faites, et pour cela nous exigeons d’être régularisés.

Les associations de l’immigration, au début (en gros jusqu’à ce qu’elles réussissent à reformuler les revendications globales des sans-papiers en termes de critères présentables grâce à la nomination du Collège des Médiateurs [2]), sont obligées de suivre et se retrouvent dans l’impossibilité d’exiger la sélection des dossiers qu’elles avaient l’habitude de pratiquer. Les premiers intéressés ont pris leurs affaires en main, et préparé eux-mêmes une occupation de longue durée. Jean-Pierre Allaux, alors représentant du GISTI [3] dans le mouvement des sans-papiers le constate avec lucidité quand il est interviewé devant l’église Saint-Bernard dans le film La Ballade des sans-papiers : « C’est assez extraordinaire de voir comment les associations ont été - la mienne pour commencer mais les autres avec - prises à contre-pied par l’autorisation que les étrangers se sont donnés de parler de leurs propres problèmes et d’organiser leur propre bagarre. ça les a gêné... C’est marrant par exemple de voir des associations, si on pose la question d’héberger des Saint-Bernard en cas d’expulsion, la réponse que j’ai entendue hier, c’est : « mais alors, on ne va plus pouvoir travailler dans nos locaux si on a quelques étrangers ! » ; comme si avoir des étrangers qui luttent dans ses locaux c’était pas travailler, pour des associations de défense des droits des étrangers. Alors que ces assos, en même temps, disent que leur travail habituel de permanence juridique ne sert plus à rien depuis plusieurs années. Alors, là, ça servirait. Mais le fait que ça trouble une routine qui ne sert à rien, ça trouble l’association, quoi !... »

Le 15 juin 96, la Gauche, indignée par la criminalisation de l’hébergement des sans-papiers prévue par la loi Toubon, manifeste. Elle sera débordée par les sans-papiers qui prendront la tête du cortège, alors que les participants n’avaient pas pris la mesure de l’importance de leur mouvement.

Si ce changement est fondamental, c’est parce que le fait de se mettre en lutte, de se réunir pour s’installer dans un lieu visible, c’est déjà un moyen de changer les conditions de vie de chacun des occupants. Les membres des collectifs de sans-papiers (qui se créent rapidement dans la dynamique de Saint-Ambroise) cessent de vivre dans la peur et trouvent collectivement la force de résister à un système qui les maintient dans l’isolement et dans la crainte pour mieux les exploiter. Arrestations et expulsions sont beaucoup plus difficiles quand elles concernent des membres de collectifs qui s’organisent de façon relativement efficace pour réagir collectivement en manifestant ou en se rendant aux procès de leurs camarades. Pour ceux qui ont compris l’intérêt de s’auto-organiser (le plus souvent ceux que les associations considèrent comme indéfendables, et en particulier les célibataires, catégorie sociale perçue comme difficilement maîtrisable), plus question de laisser son dossier dans le bureau d’une association et de rentrer seul chez soi en continuant à subir, toujours aussi isolé, les contrôles policiers, les menaces des employeurs, les dénonciations des administrations, avec l’espoir qu’une bienveillance improbable des préfectures viendra changer ces conditions de vie.

Voilà pourquoi ce qui a pu et peut encore faire la force du mouvement des sans-papiers en France, c’est, selon nous, son auto-organisation.

Sans parcourir une fois de plus l’histoire d’une lutte déjà assez longue pour avoir eu de nombreux hauts et bas, on peut constater que toutes les tentatives de l’Etat - ou d’associations et de partis qui, se présentant comme soutiens, ont en fait servi sa logique, d’autant plus efficacement à partir de l’arrivée de la Gauche au pouvoir -, ont consisté à empêcher l’autonomie effective des sans-papiers, à les convaincre de rentrer chez eux en confiant leurs intérêts aux gentils blancs qui les soutiennent ; en bref, à renoncer à lutter pour l’abrogation des lois.

Les parrainages, promus par des associations caritatives et par la gauche de la Gauche gouvernementale, allaient tout à fait dans ce sens : des sans-papiers quittent les collectifs, ou sont dissuadés de les rejoindre, et rentrent chez eux, forts de la protection de leur parrain-français-citoyen-qui-a-une-bonne-situation (bravo à celui qui sera parrainé par un député...). Les grèves de la faim (qui menacent toujours de se généraliser) entrent dans cette même logique : elles sont utilisées comme solution ultime en l’absence de proposition offensive. Elles contribuent à affaiblir le rapport de force en accréditant l’idée que seul l’apitoiement et un sursaut d’humanisme peuvent régler, forcément au cas par cas, les situations les plus désespérées. Cette logique mortifère est à l’antipode de la force qu’ont su se donner les collectifs de sans-papiers en lutte.

La dernière manoeuvre en date a consisté à chercher à étouffer la revendication des papiers en lui substituant celle du droit de vote, présentée comme une radicalisation alors qu’elle concerne uniquement les immigrés pourvus d’une de ces désormais de plus en plus rares cartes de 10 ans. Pirouette répugnante, qui nie le mouvement des sans-papiers comme lutte sur des conditions de vie et de travail en prétendant l’intégrer dans une aspiration à la citoyenneté qui lui est, de fait et nécessairement, étrangère, puisqu’elle ne concerne en aucun cas les premiers intéressés. Les sans-papiers se retrouvent utilisés comme chair à canon de la consolidation du consensus citoyen : on a pu voir des bonnes âmes sillonner les foyers pour expliquer aux sans-papiers qu’il fallait demander le droit de vote avant de demander des papiers... sans commentaires. L’exemple des modes d’organisation du Collectif des sans-papiers de la Maison Des Ensembles (voir texte 1) montre que, même lorsque le mouvement n’est pas au plus haut, l’autonomie permet de construire un rapport de force suffisant pour obliger les préfectures à régulariser

Les sans-papiers et nous

C’est dans la brêche ouverte par les sans-papiers que se sont engouffrés ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se sont organisés pour trouver leurs propres modes d’intervention. Très vite, nous nous sommes en effet rendu compte que la position de soutien était insuffisante, et nous nous sommes considérés comme des acteurs à part entière dans cette lutte. La lutte des sans-papiers est aussi la nôtre, pas seulement parce que les sans-papiers représentent la figure extrême d’une précarité qui pèse sur tous. Les mêmes outils répressifs servent aussi bien, par exemple, à nous empêcher de circuler librement qu’à arrêter les sans-papiers : les dispositifs de contrôle et de domestication de la main d’oeuvre pour nous rendre exploitables sont souvent les mêmes, sinon du même ordre. En s’opposant avec succès au contrôle bienveillant des associations, les collectifs autonomes de sans-papiers nous ouvrent une possibilité d’empêcher ces dispositifs de fonctionner, à nous de la saisir. Cette prise de conscience impliquait bien sûr de prendre en compte la différence de situation vis à vis de la répression entre ceux qui ont des papiers et ceux qui n’en ont pas. Nous avons donc cherché nos propres modes d’action dans cette lutte pour la régularisation de tous les sans-papiers en disant qu’elle était aussi celle de la liberté de circulation et d’installation pour tous.

Le collectif « Des Papiers Pour Tous », par exemple, a commencé à intervenir concrètement, le plus souvent par des occupations, contre tous les rouages du dispositif de contrôle des sans-papiers, en particulier dans tous les lieux où la délation permet des arrestations (administrations comme la Poste ou l’ANPE, direction des foyers immigrés...) et dans les lieux où s’organise l’exploitation à moindre coût de la main d’oeuvre immigrée (par exemple la CAF qui refusait de verser leurs prestations aux immigrés sauf quand les mieux informés intentaient des recours). Nous voulions que tout le monde puisse s’emparer de cette question en sortant de la relation immigré-soutien, sans la laisser ni aux « spécialistes de l’immigration » ni aux caritatifs. C’est dans cette optique qu’a commencé à l’automne 96 un travail avec le 3ème Collectif de sans-papiers [4] sur les perspectives globales de cette lutte. Le collectif « Des Papiers Pour Tous » a aussi travaillé à ce que les sans-papiers eux-mêmes s’occupent des questions juridiques qui les concernent, en transmettant les formations théoriques qu’avaient reçues les militants et à lier la question des papiers avec celle du travail clandestin (cette question n’est apparue ouvertement qu’au moment où le « Collectif 2000 » a organisé une grève des travailleurs clandestins avec manifestation dans le quartier même de leur exploitation, Marais-Sentier, le 7 décembre 98).

Autre exemple, en novembre 1996 se crée le groupe 13 Actif, avec comme objectif la lutte contre toutes les discriminations dans un cadre local, celui du XIIIème arrondissement de Paris. Il s’investira surtout dans la lutte des sans-papiers en s’efforçant de la lier avec celle des autres travailleurs. Son action la plus significative sera l’intervention le 18 février 1998 à l’hôpital de la Pitié-Salpétrière, appelée par les sans-papiers du 6ème Collectif, un syndicat des personnels de l’hôpital durant un mouvement de gréve des ambulanciers, 13 Actif et AC XIIIème. Avec la participation d’un collectif de chômeurs et précaires, à un moment fort du mouvement des chômeurs, cette occupation imposera une discussion avec la direction administrative et médicale de l’établissement et obtiendra que tout le monde soit soigné gratuitement et sans passer par le service Consultation-Précarité mais immédiatement dans les services médicaux sans devoir justifier d’une inscription à la sécurité sociale, ni d’un titre de séjour. La question de la possibilité pour tous d’accéder aux soins nous concerne effectivement tous, avec ou sans papiers. Ce qui rapproche ces différents groupes, c’est qu’ils interviennent comme des acteurs de la lutte et non des soutiens, et qu’ils considèrent que la question des sans-papiers concerne la vie quotidienne de chacun, que chacun peut trouver les moyens d’y intervenir. Ce qui les rapproche aussi, c’est qu’ils sont déterminés à changer les rapports institués depuis la colonisation entre les blancs-qui-savent et les colonisés-qui-ne-savent-pas . C’est toujours difficile et, par exemple, c’est à la demande du 6ème Collectif que les militants de 13Actif ont continué à constituer des dossiers de dépôt de régularisation. Le collectif de la MDE a maintenant cessé de déléguer aux associations spécialisées ou aux soutiens individuels le suivi de leur dossier et a collectivement pris en main l’ensemble des questions qui les concernent, y compris juridiques et administratives.

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Affiche de Boycottez et harcelez Air-france (BHAF) rééditée en 1998

La question des expulsions est assez vite apparue comme un moment spécifique du processus de répression-soumission. C’est le moment le plus visible du parcours des sans-papiers après leur arrestation puisque l’expulsion a lieu dans un lieu public, gare ou aéroport ; c’est aussi un moment fragile puisque, pour fonctionner, la machine à expulser a besoin de la complicité au moins passive des passagers des avions ou des trains qui doivent accepter de côtoyer l’expulsé. Plusieurs petits groupes s’aventurent dans les aéroports sans encore y trouver de modes d’action efficaces. pour susciter des prises de position des salariés d’Air France, une campagne d’information et de harcèlement de la compagnie Air-France qui participe aux expulsions est engagée : à Paris comme en province des occupations ont lieu ; des distributions de tracts et des collages, quelques agences sont saccagées et des vitrines brisées. Le Collectif Anti-Expulsions s’est constitué en mars-avril 1998 suite à la répression subie par des sans-papiers qui, non-régularisés par la Gauche et abandonnés par les soutiens habituels, ont occupé massivement deux églises parisiennes. C’est à partir de là que les interventions sur les gares et les aéroports s’organiseront de façon relativement efficace.

Nous et la « mondialisation »

Ces pratiques qui partent directement de ce qui se passe ici, qu’il s’agisse des expulsions ou de ce que chacun vit au quotidien (rapports de tous au travail salarié, à la santé, aux transports,...) nous semblent spécialement importantes appliquées à la question de l’immigration. Elles nous évitent de voir cette question sous l’angle relativement abstrait, et en tout cas trop généralisant de la mondialisation. C’est pourquoi nous considérons comme un recul théorique et pratique par rapport à l’histoire de la lutte des sans-papiers en France la mise au premier plan de revendications comme : « l’annulation de la dette des pays les plus pauvres », une des revendications principales du « Réseau contre le G8 » et un des thèmes porteurs d’ATTAC, ou cette « globalisation des droits » dont nous ne comprenons toujours pas le sens précis [5]...

Les malheurs du monde ne viennent pas d’une abstraite « dictature des marchés financiers ». Nous ne luttons pas contre un « néolibéralisme » qui dépasse les bornes mais contre l’opression-exploitation capitaliste. Plutôt que de privilégier les moyens de pression de la représentation spectaculaire (course aux contre-sommets par exemple), nous proposons de nous organiser pour nous attaquer aux dispositifs concrets de ce système qui nous dépossède de nos vies, ce qui pourrait éventuellement se passer aussi à l’occasion d’un contre-sommet. Avec ou sans-papiers, nous nous organisons sur nos conditions de vie et de travail ici, bien loin de chercher à obtenir des Etats un contrôle sur la « folie économique » ni un rééquilibrage des rapports entre le « Nord » et le « Sud ». Si ce déséquilibre économique est, certes, la cause de bien des émigrations, il nous semble de notre intérêt à tous d’agir là où nous sommes sur ce qui s’y passe. Quelles que soient les raisons pour lesquelles les gens émigrent nous considérons que notre perspective est bien de trouver avec eux des modes de vie et de lutte face au capitalisme qui gouverne nos vies. Les conditions de vie des sans-papiers en Europe ne doivent pas devenir, par un tour de passe-passe idéologique, une question de « mauvaise répartition des richesses au niveau mondial », mais doivent bien plutôt être analysées comme une amélioration des conditions de l’exploitation des richesses produites par tous, ici ou ailleurs.

Mettre au centre des revendications l’abolition de la dette des pays pauvres est caractéristique des conceptions réformistes et caritatives. La dette est seulement l’un des éléments du pillage et de l’exploitation qui sévissent à une grande échelle dans les pays dits pauvres et aussi dans les pays dominants. Comme si, là- bas, il n’y avait pas de classes aux intérêts radicalement antagoniques ; comme si, automatiquement et naturellement, les sommes d’argent en question allaient être redistribuées proportionnellement aux besoins de chaque habitant.

Par ailleurs, l’invocation du droit comme principe abstrait, qui ne peut être suivi que d’une lamentation sur le fait qu’il n’est pas appliqué et que les zones de non-droit se multiplient, nous semble en contradiction avec un travail accompli sur les droits quotidiens de chacun d’entre nous qui sont toujours la traduction d’un rapport de force, lui même toujours provisoire (santé, culture, libre circulation, y compris au sens des transports gratuits, liberté syndicale...). Si nous ne nous approprions pas la « Globalisation des droits », c’est parce que ce mot d’ordre renvoie à des « droits », à des « lois », à l’Etat (Etat de droit), c’est-à-dire au contrôle et à la répression. Les législations de contrôle et de répression des immigrés d’abord, de l’ensemble de la population ensuite, se renforcent depuis longtemps. Après les attentas du 11 septembre on assiste à une accélération brutale au niveau mondial (renforcement des lois d’exception par l’élargissement de la notion de terrorisme, mandat d’arrêt Européen...). L’ensemble de ces dispositifs, participant de la sphère du droit, ne sont-ils pas une forme de globalisation des droits ?

Nous ne sommes pas des citoyens concernés par les rapports Nord-Sud, nous n’agissons pas en tant qu’européens culpabilisés d’appartenir à un pays riche et démocratique (quel bonheur pour nous !, quel modèle de développement souhaitable pour tous !), nous ne sommes pas charitables de bien vouloir nous pencher sur le sort fait à ces pauvres endettés. Nous partons d’une situation commune d’exploitation et de contrôle, ici, qui fait que les incarcérations (en rétention ou en détention), les expulsions et les ateliers clandestins restreignent effectivement notre liberté à tous. Nous sommes partie prenante de cet égoïsme collectif redécouvert par les sans-papiers au moment de Saint-Ambroise, nous ne luttons ni au nom d’une abstraction idéologique (les Droits), ni à la place de ces « dominés », qui nous semblent bien assez forts pour que l’on s’organise ensemble sur un pied d’égalité.

Pour toutes ces raisons, il nous semble nécessaire que les réseaux européens de lutte sur les questions de l’immigration qui se mettent en place trouvent des moyens efficaces de riposte à la constitution de l’espace Schengen et de tout ce qui en découle. Cette efficacité ne peut venir que de la coordination de collectifs de lutte, ayant bien-sûr chacun leurs spécificités, avec ou sans papiers, qui agissent effectivement sur les conditions de vie et de travail qui nous sont imposées. Elles sont la conséquence de la guerre économique que se livrent les différents pôles impérialistes. Le capitalisme est par nature inéquitable, inhumain et militariste. Notre préoccupation n’est pas de le réformer, de le rendre plus humain : la seule perspective que nous ayons pour nous émanciper de la loi du profit est d’organiser sa subversion et sa destruction.

juin 2001

(JPEG) 4 - 75-76, La lutte des Mauriciens : déjà l’autonomie des sans-papiers

Après avoir été colonie française jusqu’en 1810, puis anglaise, l’Ile Maurice accède à l’indépendance en 1968. Une partie de la bourgeoisie française prospecte alors sur place de la main-d’oeuvre supposée docile et sans expérience de lutte sociale, et plusieurs milliers de Mauriciennes et de Mauriciens sont exportés en France par Air Mauritius, la compagnie aérienne nationale.

Une partie de ces travailleurs est déclarée par ses patrons, l’autre pas. Les femmes, nombreuses, sont surtout employées de maison dans les beaux quartiers ; les hommes travaillent en nombre dans la confection à Paris, dans la récupération industrielle de papier-carton, l’hôtellerie-restauration ou la métallurgie comme au Havre (fabrication de grues et engins de levage ; 100 Mauriciens sur 500 ouvriers chez Caillard ).

Regroupés par le Mouvement des Travailleurs Mauriciens (MTM ), ces immigrés s’organisent contre les exploitations multiples qu’ils subissent. Entre autres, Mauriciens avec et sans papiers luttent ensemble pour obtenir les papiers, préalable incontournable pour avancer sur le reste.

Ayant obtenu de pouvoir tenir une permanence hebdomadaire à l’église Sainte-Odile (Paris XVIIème ), le MTM lance la lutte pour les papiers en mai 75.

Deux axes d’attaque : se défendre les uns les autres entre sans-papiers contre les employeurs et récupérer les salaires non versés en partie ou en totalité et pour faire respecter les droits élémentaires de tout travailleur ; dénoncer le rôle du gouvernement mauricien qui est co-responsable avec les patrons français de leur situation de sans-papiers :

De multiples interventions (occupations de magasins des donneurs d’ordre, dégradations de voitures personnelles de patrons... ) contre des patrons de la confection dans le Sentier ont lieu sur la question des heures non-payées, contre les licenciements lorsqu’on tombe malade, etc. jusqu’au saccage, rue Pasteur, d’une boîte d’intérim spécialisée dans l’embauche de sans-papiers mauriciens et au tabassage de son directeur. Au bout de quelques mois, il suffit bien souvent que les groupes d’intervention du MTM se présentent chez un sous-traitant pour que le litige ne soit plus un litige mais un malentendu.

L’autre cible, le gouvernement mauricien, se retrouve en difficulté car au pays les familles et amis des sans-papiers manifestent contre la traite des Mauriciens et dénoncent sa responsabilité. A Paris, le MTM met à sac, rue de Courcelles, une compagnie de charter mauricienne qui ravitaille en main d’oeuvre le marché du travail clandestin.

Le développement du mouvement de soutien dans l’Ile Maurice amène son gouvernement à demander au gouvernement français de régulariser les Mauriciens sans-papiers. L’intérêt de l’Etat français, de son côté, est de calmer le jeu et de régulariser les Mauriciens dont les capacités de mobilisation et l’action directe permanente commencent à désorganiser les secteurs économiques où ils sont exploités.

Et ainsi, sans grève de la faim, sans chercher à inspirer la pitié aux droits-de-l’hommistes, ils obtiennent, lors de négociations qui dureront un mois, 700 régularisations le 5 mars 76, moins d’un an après avoir lancé le mouvement...

(JPEG) 5 - La grève des loyers de la Sonacotra : une lutte riche d’enseignements

La grève des loyers de la SONACOTRA a peut-être été le mouvement social le plus important des années 70. Elle a duré de 1974 à 1980. A un moment 20 000 immigrés y ont participé dans plus de 120 foyers dans toute la France. Important donc par son ampleur et sa durée, ce mouvement l’est encore plus par la façon dont il a su mettre en place une organisation autonome de travailleurs immigrés en lutte. Sa connaissance peut beaucoup nous aider dans les luttes d’aujourd’hui. Une première grève au foyer des Grésillons de Gennevilliers en 74 avait été rapidement réprimée. Les résidents en ont tiré la leçon : ce n’était pas foyer par foyer mais tous ensemble qu’il fallait affronter la SONACOTRA.

Une augmentation de 30% de la redevance (juridiquement, ce n’est pas un loyer, nous y reviendrons) déclenche la grève en septembre 74 au foyer Allende, en janvier 75 au foyer Romain Rolland, tous deux à Saint Denis. D’autres foyers suivent et un comité de coordination est formé dès les premiers mois. En même temps, les revendications s’étendent et se radicalisent. Il ne s’agit plus seulement de la redevance et de l’état des locaux, mais aussi du statut de locataire. En effet, les résidents n’ont pas les droits des locataires : aucun contrôle du montant de la redevance, aucune garantie de maintien dans les lieux, pas de droit de visite et de réunion. Plus généralement, les résidents réclamaient l’égalité des droits avec les travailleurs français. Plus tard, quand le gouvernement adoptera les projets de lois Bonnet-Stoleru, précurseurs des lois Pasqua-Debré-Chevènement, les grévistes de la SONACOTRA seront les plus actifs contre ces nouvelles lois discriminatoires.

Naturellement, la SONACOTRA et l’Etat (qui en est d’ailleurs le patron) répondent par la répression : saisies sur salaires, expulsion de certains résidents de leur chambre. En avril 76, c’est l’expulsion de France de 16 délégués ; la lutte forcera le gouvernement à les faire revenir. Mais en juin 79, la répression prend une nouvelle dimension : le foyer de Garges-les-Gonesses est expulsé entièrement par une armada de CRS. D’autres expulsions suivront, forçant à des négociations foyer par foyer. Comme le dit un délégué : « Quand il y avait la négociation foyer par foyer, la police expulsait les gens, et le PCF venait le matin de bonne heure et disait « négociez, négociez pour rentrer [dans le foyer], négociez un par un«  » [6]. Il n’exagère pas, au contraire. On voyait arriver les gens du PCF sur les talons des flics, au besoin en pleine nuit ( au foyer des Amandiers de Nanterre par exemple ).

La lutte a donc pris fin en 1980 sur des négociations foyer par foyer. Mais ce n’était pas un échec total et de loin. Les résultats obtenus sont marqués par la plate-forme élaborée par le comité de coordination. Bien sûr, le statut de locataire n’est pas obtenu mais les règlements intérieurs sont profondément modifiés. Il faut penser qu’avant la grève, les locataires n’avaient même pas le droit de recevoir quelqu’un dans leur chambre, cependant que le gérant y pénétrait quand il voulait. Cela a changé et les droits de réunion et les comités de résidents ont été reconnus, même s’ils étaient très encadrés. Les hausses de redevance ont été limitées et les saisies sur salaires en général annulées.

La force et l’importance de ce mouvement ont été son autonomie et son unité. On a compté 24 nationalités impliquées dans la lutte dont très souvent plusieurs dans le même foyer avec des habitudes très différentes. La SONACOTRA n’a pas manqué d’essayer de les utiliser pour créer la division. Cette difficulté a été surmontée. Chaque foyer en lutte tenait au moins une fois par mois une AG où, entre autres questions, les délégués au comité de coordination rendaient compte de leur travail et recevaient les instructions pour les prochaines réunions de ce comité. C’est ce fonctionnement collectif démocratique qui a permis au comité de coordination de rester autonome et de contrôler le travail des commissions techniques (en particulier juridique) qu’il animait.

C’est aussi grâce à ce fonctionnement que, malgré son demi-échec, la grève ne s’est pas terminée dans l’amertume d’un effilochement sans fin. Il s’est trouvé au comité de coordination une majorité de foyers pour accepter une négociation foyer par foyer. Une réunion de bilan s’est tenue dans la grande salle de la Bourse du Travail de Paris pleine avec traduction en six langue. La plupart des résidents étaient des ouvriers. Beaucoup participaient aux luttes dans leur entreprise et étaient syndiqués, en général à la CGT.

De nombreux Algériens avaient l’expérience de l’organisation politique pour avoir participé à la guerre d’indépendance. La plupart des foyers se trouvaient dans des communes tenues par le PCF. D’autre part, le lien entre PCF et CGT était beaucoup plus étroit à l’époque. Quant au PS, il était bien plus faible que maintenant et très peu présent en milieu ouvrier. Il ne disposait pas non plus de l’important réseau d’associations qu’il influence et que nous connaissons trop bien.

Le PCF était donc la seule force politique française importante présente sur le terrain. On sait que, de temps immémorial, il est allergique aux luttes autonomes et à l’organisation autonome de travailleurs immigrés. On a déjà dit le rôle qu’il a joué au moment des expulsions de foyers. Le foyer Allende de Saint Denis, le premier à se mettre en grève, était sous son influence ; ce foyer s’est retiré de la lutte après avoir obtenu « des balais et des serpillières », selon l’expression du délégué déjà cité. La SONACOTRA a voulu en profiter en négociant avec les délégués syndicaux auxquels il faut ajouter les responsables de l’Amicale des Algériens en France, très liée à l’ambassade, qui a joué le même jeu que le PCF.

Après l’expulsion du foyer de Garges, les résidents, refusant de céder, campèrent sur un terrain vague près du foyer « protégé » par les CRS. Après leur avoir apporté un soutien matériel pendant quelques jours, la municipalité rompit avec eux. L’affaire ayant été spectaculaire, les autres composantes de la « gauche », en particulier le PS manifestèrent leur solidarité : visites de Rocard et de Mitterrand, don d’une grande tente. Ce fut un feu de paille.

Ces braves gens partis en vacance, les résidents restèrent sur les lieux tout l’été. Une véritable structure de solidarité s’organisa, trop tard il faut bien le dire, ce fut le Collectif de Garges. Il regroupait trois composantes : le comité de coordination, des sections CGT et CFDT et des associations de travailleurs immigrés. Il a organisé en particulier des rassemblements à Garges les 7 juillet et le 29 septembre (le second était national ) et une manifestation contre les nouvelles lois xénophobes le 1er décembre. Des sections syndicales appartenant au collectif ont impulsé après la fin de la lutte une journée portes ouvertes au foyer de la rue Ampère à Massy. L’objectif était de prolonger et d’élargir l’unité entre ouvriers français et immigrés qui s’était manifestée pendant la lutte. Il faut dire que les quelques structures syndicales qui ont participé au collectif de Garges (presque toutes des sections d’usines) étaient assez particulières, animées par des militants de très petits groupes se réclamant du marxisme-léninisme qui faisaient depuis plusieurs années une propagande internationaliste systématique insistant sur l’unité des ouvriers français et immigrés.

Les militants qui ont participé au collectif de Garges étaient des partisans convaincus de l’autonomie des organisations de lutte des immigrés. D’ailleurs, le comité de coordination étant ce qu’il était, ils n’auraient pas pu travailler avec lui autrement. Ils ont appris les difficultés qu’il y avait à travailler avec une organisation d’immigrés en respectant son autonomie sans pour autant tomber dans le suivisme. Cette leçon est plus que jamais d’actualité pour nous.

Par ailleurs, les foyers de travailleurs immigrés sont encore aujourd’hui des lieux de résistance active malgré les tentatives pour disperser les résidents et supprimer ou contrôler les possibilités d’organisation collective. Un exemple en est la lutte du foyer Nouvelle France de Montreuil expulsé en deux temps le 22 mars et le 4 juillet 1996. Plusieurs collectifs de sans-papiers sont issus de foyers.

Le présent article tient compte de quelques articles de l’époque et des souvenirs d’un militant.

Pour en savoir plus :

-  Michel Fiévet, Le livre blanc des travailleurs immigrés des foyers, CIEM-L’Harmattan, 1999.

-  Mogniss H. Abdallah et le réseau No Pasaran, J’y suis, j’y reste, Les luttes de l’immigration en France depuis les années soixante , Editions Reflex, 2000.

-  Camarades, n°1, nouvelle série, avril-mai 1976.

-  La bibliothèque du CIEMI, 46 rue de Montreuil, Paris XIème possède des documents.

6 - Centres de rétention

La lutte contre les centres de rétention et autres prisons spéciales pour sans-papiers a toujours été un des axes importants de l’activité du CAE. Nous avons, entre autres, occupé une zone d’attente située Gare du Nord dans des locaux fournis à la PAF (ex DICCILEC) par la SNCF en juin 1998, occupé la terrasse de l’hôtel Ibis de Roissy dont le premier étage servait alors de zone d’attente, ou manifesté devant le centre de rétention de Vincennes le 27 juin 1999. Les tracts et textes de ces deux pages donnent d’autres exemples de ces campagnes dont l’une, celle contre la construction d’un centre de rétention à Palaiseau est en cours.

La manifestation du 4 novembre 2000 contre les prisons et pour soutenir les revendications des prisonniers a été pour nous l’occasion de poser cette question dans le cadre de la généralisation de l’univers carcéral qui nous menace tous, quelle que soit la catégorie particulière dans laquelle on choisit de nous ranger : à chacun sa prison spéciale... Pour continuer ce travail, nous participons depuis au collectif Pour en finir avec toutes les prisons. Les revendications particulières du mouvement comme la libération de tous les sans-papiers emprisonnés pour défaut de papiers ou la fin de la double peine nous semblent devoir être posées non comme légitimant l’enfermement des « vrais délinquants » mais comme participant d’une lutte contre tous les prétextes qui servent à enfermer ou à expulser.

Contre le centre de rétention de Choisy-le-Roi

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commissariat-centre de rétention de Choisy redécoré lors d’un rassemblement

Le 24 octobre 1998, le CAE organise avec le collectif des sans-papiers d’Ile-de-France des sans-papiers un premier rassemblement devant le centre de rétention de Choisy le Roi. C’est le début d’une campagne qui a débouché sur la mobilisation contre la construction du centre de rétention de Palaiseau. Outre plusieurs rassemblements devant le centre et une manifestation dans la ville de Choisy, précédés de diffusions de tracts et de collages d’affiches, nous avons soutenu activement l’ocupation par les sans-papiers du Val-de-Marne d’un local paroissial situé juste en face du commissariat-centre de rétention. C’est à cette occasion que nous sommes intervenus contre l’expulsion d’un sans-papiers tunisien, qui devait être extrait du commissariat et conduit en voiture jusqu’au port de Marseille. Nous avons bloqué plusieurs heures la sortie de la voiture, jusqu’à ce que les renforts soient assez nombreux pour nous écarter. La voiture est partie en trombe et, à 2 h du matin, notre rage nous a conduit au domicile du maire PC de la ville qui, surpris de cette visite, s’est vu obligé d’alerter en notre présence toutes les instances possibles à Paris comme à Marseille. Au matin, un médecin envoyé par la Cimade a pu monter sur le bateau et constater que le sans-papiers avait été frappé pendant toute la nuit. Il a été débarqué et n’a fait l’objet d’aucune poursuite, ni pour rébellion, ni pour refus d’embarquement, ce qui ne peut s’expliquer que par la détermination de la mobilisation contre son expulsion. Il est parfois utile de connaître l’adresse des élus et de leur rendre des visites impromptues...

Le centre de Choisy doit fermer au profit de l’ouverture de celui de Palaiseau, qui sera plus grand, plus moderne, plus adapté à l’homogénéisation en cours des législations européennes sur le contrôle des flux migratoires dans le cadre de l’espace Schengen, et dont nous espérons bien empêcher la construction, avec tous ceux qui refusent que leur quotidien soit envahi par l’univers carcéral.

Contre la construction d’un centre de rétention à Palaiseau

Ayant appris la construction prochaine d’un centre de retention à Palaiseau, nous avons décidé de nous rendre dans les meetings éléctoraux de la campagne législatives de mars 2000 afin de demander plus de precisions sur ces projets. Après avoir obtenu une confirmation gênée (le futur adjoint au maire est aussi chargé de l’immigration au PCF), nous avons lancé une campagne d’affichage dans la ville, alertant la population de ce futur projet. Des habitants nous ont joint et se sont fait le relais de cette contestation. Nous somme également rentrés en contact avec les ouvriers de LU, les sans papiers de Massy... Pour informer et ouvrir des perspectives nouvelles nous avons organisé avec divers autres groupes une réunion publique sur place le vendredi 12 octobre, dans le cadre de la journée internationale d’action pour la liberté de circulation et d’installation. Une centaine de personnes y étaient présentes. Des sans papiers ont témoigné de leur conditions de vie, de leur lutte et pour certains de leur passage en retention. Le maire PS et un de ses adjointsy sont venus déclarer qu’ils étaient contre la construction de ce centre, tout en prévenant prudemment qu’ils ne pouvaient y faire grand chose... (la gauche plurielle, au gouvernement, n’y est sans doute pour rien non plus...). Pour notre part, nous somme effectivement beaucoup plus confiant dans l’efficacité de la mobilisation des habitants de Palaiseau, et nous avons co-organisé un rassemblement devantla sous-préfecture le 10 novembre à 13h30. Lors de la délégation reçue par le sous-préfet, nous avons appris que le centre de Palaiseau comporterait 56 places alors que celui de Choisy-le-Roi qu’il serait censé remplacer n’en comporte que 14. Le nouveau centre serait le troisième plus important de la région parisienne après Vincennes et le Mesnil-Amelot.

L’enjeu de cette lutte au-delà du fait quececentrenepuissepasouvriràPalaiseauseraitderendrereproductible cette expérience,comme cela a été souligné par tout le monde le soir de la réunion publique. Ce centre ne doit pas ouvrir, ni à Palaiseau ni ailleurs. La construction de ce centre, pour enfermer entre autres les doubles peines de Fleury et Fresnes, entre dans le cadre d’un vaste projet de rénovation et d’agrandissement du parc de prisons spéciales nécessaires à la France pour préparer l’harmonisation des politiques européennes de gestion des flux migratoires. Sous couvert « d’amélioration des conditions de détentions », il s’agit comme toujours d’un renforcement des dispositifs répressifs. Seule une mobilisation large de tous ceux qui sont directement concernés, avec ou sans papiers, peut mettre ce projet en échec. À chacun de nous de trouver les moyens de s’y opposer. Nous sommes tous appelés à subir, ou au moins à côtoyer (la différence est mince...) la généralisation de l’univers carcéral. Il est temps de trouver les moyens de mettre concrètement ces dispositifs en échec.

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occupation de la terrasse de l’hôtel ibis de Roissy

Extrait du communiqué de presse de l’occupation de ZAPI 3 du 16 décembre 2001 à laquelle ont participé 150 personnes dont 50 sur le toit avec banderoles et fumigènes (plusieurs personnes en bas seront bléssés au cours de l’intervention policière) :

(...)A quelques centaines de mètres des aérogares, au bord des pistes pour faciliter les expulsions, Zapi 3 est construite par la branche immobiliaire du groupe ACCOR qui continue ainsi d’augmenter ses bénéfices sur l’enfermement des étrangers pauvres, de façon sans doute moins voyante que dans ses hôtels. L’Etat, ne se contentant plus des commissariats (Bobigny, Nanterre, Roissy, Choisy...), des écoles de police (comme à Vincennes), locaux de gendarmerie (comme au Mesnil-Amelot), étages entiers d’hôtels (Ibis à Roissy et autres), va prochainement ouvrir ici une nouvelle prison spéciale pour étrangers. Cette ouverture est rendue nécessaire par la multiplication des contrôles, le zèle et le haut rendement atteint par des fonctionnaires de police, mais aussi des PTT, de l’URSSAF, de la RATP, etc.

Après les scandales éclairés par les médias, un rapport parlementaire récent, dans la droite ligne des rapports sur les prisons, dénonce les conditions de rétention des étrangers. Les conditions dans lesquelles sont enfermés les étrangers sont inacceptables ? Non, c’est l’enfermement des étrangers qui est inacceptable.

Ce nouveau bâtiment d’environ 100 mètres de long qui peut accueillir 160 personnes sera ouvert à la fin du mois de janvier, soi-disant pour " offrir " de meilleures conditions de détention aux étrangers, en fait pour appliquer une politique toujours plus restrictive et répressive en matière de liberté de circulation.

En fait de conditions de type hôtelières prévues par la loi, nous avons pu constater qu’il ne s’agit que d’une nouvelle prison : cellules de 2 mètres sur 2, toilettes non fermées et aux extrémités des couloirs, cour de promenade de 4m2. La voie directe et réservée qui mène aux pistes est en cours de finition.

Qu’ils s’appellent prisons ou centres de rétention, nous exigeons la fermeture des lieux d’incarcération.

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7 - Témoignage d’un immigré régularisé en 1983

Nous avons rencontré un des Africains qui a mené, avec d’autres une lutte pour obtenir la régularisation après celle de 1981 : « A l’époque, le gouvernement voulait régulariser ceux qui étaient là en 1980. En 1982, avec ceux qui étaient entré en France après, nous avons mené une lutte pour obtenir la régularisation. Nous nous sommes organisés dans plusieurs villes de France (Le Havre, Rouen, Nantes, Nice...). Pendant des mois, nous avons manifesté tout le temps. Des manifestations, il y en a eu à République, à Bastille, à la gare de Lyon, à l’Arc de triomphe, et même à la Cité. A chaque fois, nous étions nombreux : la circulation était bloquée. Nous dérangions les automobilistes, mais surtout le gouvernement.

A chaque fois, il y avait les sans-papiers, mais aussi les frères et les cousins qui venaient renforcer et soutenir notre lutte. Nous avions constitué des listes et plus le temps passait, plus les listes grossissaient. Au fur et à mesure, ceux qui arrivaient demandaient aussi des papiers. A la fin, au mois d’avril 1983, nous avons fait une grande manifestation. Nous nous étions réunis le samedi, et le mardi je crois, nous sommes tous sortis.

Durant toute cette période, à chaque fois qu’il y avait une réunion, une manifestation, tous les Africains étaient dehors. C’était une lutte contre l’État et il fallait montrer que nous étions forts et nombreux. Le mardi, nous sommes tous allés devant nos commissariats respectifs, c’était là qu’ils donnaient les papiers. Dans le XIIIème, nous étions 440. Se sont présentés aussi des gens qui n’étaient pas inscrits dans les collectifs : des gens qui venaient de rentrer, des gens d’autres nationalités, des chinois, des maghrébins... Ce jour là, on a tous trouvé des papiers.

Pendant cette période, un jour, à Cergy Pontoise ; il y a eu 40 personnes arrêtées dans un foyer. Quand nous avons appris ça et que nous avons su qu’ils devaient être expulsés, nous sommes allés nombreux à l’aéroport et les passagers se sont solidarisés : ils ont refusé de prendre l’avion, ils étaient 30 ou 40. Quand le commandant de bord a vu ça, il a dit à la police que les expulsés devaient descendre. Les copains qui étaient arrêtés sont sortis de là et eux aussi ils ont été régularisés. »

Notes

[1] - Le collectif des sans-papiers de Saint-Ambroise changera de nom pour s’appeler le collectif de Saint-Bernard lors de l’occupation de l’église du même nom. Il s’agit du premier collectif de sans-papiers de Paris

[2] - Le collège des médiateurs a été mis en place en avril 96, il s’agissait d’un groupe de « personnalités » qui pourrait être reconnus par l’Etat pour négocier la régularisation des sans-papiers de Saint-Ambroise. En mai 96, les médiateurs, dont le porte-parole était Stéphane Hessel, ancien ambassadeur, a proposé une liste de critères qui, selon lui, permettait de régulariser l’ensemble des sans-papiers de Saint-Ambroise. Parmi ces critères, les parents d’enfants français, conjoints de Français, déboutés du droit d’asile.

[3] - Gisti : Groupe d’Information et de Soutien aux Immigrés, association regroupant notammentdes avocats et visant à assurer une défense des sans-papiers, obtenir des jurisprudences favorables, éditer des brochures et une revue d’information sur les droits des étrangers.

[4] - Composé essentiellement de Chinois et de Turcs.

[5] - à moins que l’homogénéisation du droit européen, par exemple la perspective de 3 mois de rétention dans tous les pays de l’Union Européenne ne soit une étape vers cette globalisation ?

[6] - Extrait de la très intéressante interview de Mustapha dans Le Livre blanc des travailleurs immigrés des foyers

cae

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Collectif des exilés du 10ème arrdt de Paris
Actions passées
- Accueil de nuit tournant hiver 2003-2004
- Appel à coucher dehors - juillet 2003
- Charter vers l’Afghanistan - Décembre 2005
- Interpellation des politiques - janvier à mars 2004
- Les anciens Zut ! Zut ! , le bulletin d’information du collectif.
- Mobilisations autour du Centre de Réception des Etrangers
- Occupation du SSAE - octobre 2003
- Premières mobilisations - mars à mai 2003
- Rapport sur la situation - mai 2003
- Compte-rendu des maraudes
- Infos pratiques sur l’asile
Les exilés à Calais
- Revue de presse
Les exilés sur les routes d’Europe
- Grèce
- Liens
Projets/Actions en cours
- Mineurs en danger
- Quelques photos
- Qui sommes nous ?
- procès Bouygues
- Caravane des Effacés slovènes (2006)