D’Ixelles à Saint-Gilles, les sans-papiers réclament leurs droits

Indymedia.be 6 avril 2006, par Sophie Messina

| publié le 7 avril 2006 |

Montrez-nous cette détresse que l’on ne saurait voir.

Agés d’entre 25 et 30 ans, les réfugiés ont vidé le centre de tout son mobilier pour y installer des matelas sur lesquels ils restent couchés, le regard vide et le visage pâle. Les hommes occupent l’allée centrale tandis que le fond de la pièce est investi par les femmes et les enfants. Des bouteilles d’eau trônent en file sur un pseudo-bar. Elles nous signifient qu’il n’est pas encore question d’entamer une grève de la soif, même si, comme nous le dit Sœur Mariam, religieuse orthodoxe venue apporter son soutien aux grévistes, « un homme a voulu s’y mettre hier mais bien heureusement, nous avons réussi à l’en dissuader ». Les enfants pleurent et l’inquiétude est palpable. A la vue des corps frêles, quasi immobiles sous les couvertures, l’image de la mort est inévitable. Et si elle effraie quelque peu les visiteurs, les Afghans sont prêts à l’affronter si c’est le prix à payer pour obtenir ce qui leur revenait de droit il y a peu.

Rappelons que ces hommes et femmes sont ceux qui en 2003 déjà avaient investi l’église Sainte-Croix en vue d’obtenir la régularisation de leur situation. Les 1200 Afghans concernés étaient parvenus à l’époque à un accord avec le Ministre de l’Intérieur Patrick Dewael (VLD). Il s’était engagé, dans une circulaire ministérielle, à donner les papiers à ceux parmi ces exilés qui avaient déposé une demande d’asile avant le 1er janvier 2003, leur promettant une régularisation endéans les quatre ans suivant leur arrivée sur le sol belge. Cet accord devait rester d’application jusqu’à ce que la situation en Afghanistan permette le retour. Cependant, alors que le UNHCR (Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies) et les ONG déployées sur le territoire afghan témoignent d’une situation toujours aussi précaire, le Ministre Dewael a mis le 1er mars 2006 un terme aussi inattendu qu’inopiné à la suspension d’ordre d’expulsion. En agissant de la sorte, il a plongé les 100 derniers Afghans en attente de papiers dans l’incompréhension la plus totale. Ce sont eux qui aujourd’hui à nouveau sont prêts à compromettre leur vie pour obtenir gain de cause.

Au centre, pendant que les journalistes s’affairent autour des portes-paroles, un homme s’évanouit dans la minuscule toilette improvisée en salle de bain de fortune. Une ambulance est appelée, qui débarquera 5 minutes plus tard et emmènera l’homme inconscient sur un brancard. Tout cela se passe sous le regard étrangement hagard, voire indifférent de ses compatriotes. Face à cette scène insolite, l’on comprend que, si les yeux sont le reflet de l’âme, la leur a été par trop de fois malmenée par les rudes épreuves de l’exil, marqué surtout par l’absence d’humanité d’une administration glaciale aux procédures rôdées pour ne laisser, la plupart du temps, aucune chance aux demandeurs d’asile.

Mais ce matin, une lueur d’espoir est au rendez-vous : la presse et la télévision sont venues immortaliser leur combat. Cela contribuera, espèrent-ils, à faire s’étaler leur détresse dans les pages de nos journaux et sur nos écrans télé et - qui sait - à provoquer dans son sillage les réactions du peuple belge dont l’indignation devrait être garantie devant ces images et témoignages que l’on croirait d’un autre temps.

Le laissez-occuper des églises : un principe chrétien qui se heurte aux foudres libérales

Au même moment, à une poignée de kilomètres, une centaine de sans-papiers, majoritairement Africains, poussent la porte de l’église du parvis de Saint-Gilles, bien décidés à s’y installer. Ils espèrent avoir une chance de recevoir la même attention du Ministre Dewael que les 130 réfugiés de l’église Saint-Boniface, récemment régularisés. Il est plus de 11 heures et la messe de la mi-journée ne va pas tarder à commencer. Pas de prêtre en vue et lorsque l’on évoque l’autorisation d’occupation du doyen en charge du lieu, les réponses sont plus vagues les unes que les autres. Le responsable du « Collectif National des Sans-Papiers », Abdel Bouchoukh, réfugié politique, déclare que l’accord de l’église est obtenu « par principe »... ce qui laisse perplexe.

A 12 heures 30, la messe commence et les Sœurs de la Fraternité de Jérusalem entonnent un chant religieux qui semble apaiser l’ébullition générale. Le respect du culte est intact : chacun s’assied et les femmes se mettent à prier. Leurs lèvres récitent des versets et la détermination qui émane d’elles laisse penser que malgré l’adversité, elles portent en elles toute la force du monde. A cet instant précis, nul ne doute qu’elles arriveront à leur fin. Rien n’est pourtant moins sûr car les sans-papiers n’ont pas investi l’église depuis 2 heures que déjà la police fait barrage devant l’entrée pour empêcher de nouveaux réfugiés d’y pénétrer. Mr Bouchoukh rassure le groupe qui redoute une opération d’arrestations.

Les caméras de télévisions sautent sur le semblant d’agitation que cela provoque et entament une série d’interviews au cours desquelles est inévitablement abordée la problématique de la prise en otage systématique des églises comme lieu de refuge. « On vient ici parce qu’on peut compter sur la charité chrétienne » répondra la majorité des réfugiés interrogés sur le sujet. Mr Bouchoukh invoque quant à lui la nécessité d’ouvrir les yeux aux croyants en cette période symbolique de Pâques. « C’est pour que les Chrétiens puissent voir la misère devant eux. C’est ça qui les rapprochera vraiment de Dieu », dit-il.

Devant l’église, un collectif de soutien se crée, composé d’habitants du quartier. Une banderole portant l’inscription : « Régularisation de tous les sans-papiers » précède le barrage de policiers, dont on soupçonne de plus en plus qu’il a été mandaté par l’église. Cela ne fait plus aucun doute lorsque des réfugiés ressortis de l’église annoncent que les toilettes ont été bloquées à l’intérieur. Interpellé sur ce geste jugé scandaleux, un prêtre déclare fermement : « Nous ne voulons pas du siège des sans-papiers. Et le refuser n’est en aucun cas contraire à la foi chrétienne. La foi chrétienne, c’est avant tout être raisonnable. N’oublions pas le bon sens chrétien. » Le message est clair. Mais pour les demandeurs d’asile, pas question de baisser les bras ni de débarrasser le plancher. De plus, ils savent qu’ils ne sont pas seuls ; partout en Belgique, des associations se mobilisent pour orchestrer des sièges dans des églises et bousculer la politique d’asile du ministère de l’Intérieur, injuste et injustifiée.

« Etre reçu, c’est pas être accepté » : l’histoire de Mehdi le sans-papier

Mehdi est algérien. Sans-papier. Autrefois photographe de presse pour l’Agence Press Photo à Alger, il participe aujourd’hui au mouvement qui revendique l’occupation de l’église du parvis. Campant sur les marches de l’entrée, il nous explique la façon dont il a vécu la politique belge d’asile. Pour lui, l’ensemble des procédures de demande de papiers n’est rien d’autre qu’une « formalité d’hypocrisie ». « Que ce soit à l’Office des Etrangers, à la Commission permanente des recours des réfugiés, au Conseil d’Etat ou encore au Ministère de l’Intérieur, on ne laisse aucune chance aux réfugiés d’obtenir le droit de séjour. Les questions sur lesquelles ils basent leurs décisions ne concernent pas notre histoire. La plupart du temps, elles s’attachent à des détails de parcours aussi ridicules que la couleur des chaussures de mon voisin dans le train qui m’a amené jusqu’à Bruxelles ! Même eux, ils ne s’en souviendraient pas... » s’indigne-t-il avec un recul perceptible.

Arrivé en Belgique en 2001, Mehdi n’est toujours pas en possession de papiers d’identité belge malgré une parfaite connaissance de la langue française ainsi qu’une forte implication dans diverses activités qui favorisent quotidiennement son « intégration ». Actuellement, il collabore au service d’interprétariat d’une association de soutien aux sans-papiers. Il a également proposé ses services à Caritas ainsi qu’au Centre pour L’égalité des Chances. Ces démarches, il les entreprend dans le but de se faire une véritable place en Belgique. Elles sont autant d’éléments susceptibles de donner aux autorités des preuves de ce qu’elles réclament à corps et à cris : l’intégration. Mais entre les paroles et les actes, un fossé subsiste car malgré son investissement dans le monde associatif bruxellois, la candidature de Mehdi à la nationalité belge n’a toujours pas été acceptée. L’ex-journaliste, venu fuir la censure algérienne, nous prouve ainsi amèrement qu’ « Etre reçu, ce n’est pas encore être accepté ».

Une issue... autoritaire ? Totalitaire !

Sur les coups de 16 heures, l’église est totalement évacuée sur ordre de son doyen qui accepte toutefois le dialogue avec une délégation de sans-papiers. Ali Guissé, président de l’UDEP et Mehdi se proposent spontanément comme volontaires, ainsi qu’une poignée d’autres portes-paroles. La négociation ne sera pas fructueuse car le doyen annonce rapidement la couleur : il est hors de question de se servir de l’Eglise pour des revendications d’ordre politique. Il souligne également l’intransigeance dont elle fera désormais preuve contre ceux qui veulent faire de l’occupation des lieux saints une « culture ». Face à cette réaction de rejet, la colère du groupe se fait sentir mais aucun débordement n’a cependant lieu.

En fin de soirée, chacun s’en est retourné retrouver une nouvelle nuit clandestine. Un nouveau rendez-vous est toutefois fixé pour poursuivre le mouvement : les sans-papiers se retrouveront sur le parvis de Saint-Gilles le 6 avril à 14 heures.

Désolé de la prise de position des responsables ecclésiastiques en faveur du gouvernement dont on soupçonne l’orchestration en amont, Mehdi ne perd néanmoins pas espoir. Dans l’absolu, il voudrait encourager l’Europe à être moins peureuse : « Il y a toujours un risque lié à l’immigration. Mais on ne peut pas empêcher les gens de circuler. Et puis pour éviter d’avoir des sans-papiers en Europe, il faut aider les gens à ne pas fuir leur pays en y créant des infrastructures pour qu’ils puissent manger à leur faim. »

Ces sages paroles ne sont pas sans rappeler le rôle de l’Occident dans la paupérisation des pays dont sont issus ces demandeurs d’asile. Quand l’Europe envisagera-t-elle d’assumer ses responsabilités face à l’Afrique ? Et où sont les limites de cette mondialisation qui ouvre les frontières à l’argent mais les referment aux Hommes ? Autant de questions qu’il serait utile de soulever dans un débat public. Pour cela les associations appellent à la mobilisation de tout en chacun en faveur de la cause des sans-papiers.

Informations utiles : • Allez rendre visite aux réfugiés afghans au n°32 de la Chaussée de Boondael à Ixelles, à proximité de la Place Flagey. • Assemblée des Voisins : 0472/ 81 46 95 • Site du CRER • Site de l’UDEP

 

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